LETTRE AU SUCCESSEUR D’ANDRÉ MALRAUX

Madame la ministre, monsieur le ministre,

J’ignore qui vous serez au moment où cette lettre paraîtra, d’où l’incertitude de genre de mon adresse, mais cela à vrai dire n’a pas d’importance, comme le manifeste depuis tant s’années la rotation des titulaires du ministère. Seuls André Malraux précisément et Jack Lang, grâce à ses deux mandats, ont bénéficié du temps nécessaire pour marquer durablement cette fonction. Cela ne signifie pas qu’ils sont les seuls à l’avoir illustrée ; entre eux Michel Guy et Jacques Duhamel, ministres chacun pendant un peu plus de deux ans, ont montré paradoxalement par l’influence qu’ils ont exercée que la durée ne fait pas le ministre. Mais depuis 1993 sept ministres, huit, si l’on retient la présence de l’estimable Michel Duffour aux côtés de Catherine Tasca, se sont succédés, soit à peu près un nouveau ministre tous les deux ans. A cette instabilité il convient d’ajouter la perte de prestige politique que manifestent les nominations récentes de « techniciens » comme Jean-Jacques Aillagon et Christine Albanel, qui n’ont pas su imposer leur action dans le champ politique ; l’un en rêvait depuis longtemps et pensait y faire florès, mais ce fut un fiasco, il partit pour Venise, mais dut bientôt limiter son horizon au Grand Canal de Versailles ; la seconde, qui n’avait connu jusque là que l’Élysée, puis Versailles – on en vient, on y va, comme dans Saint-Simon – n’a cessé sans doute de se demander pourquoi on l’avait envoyée rue de Valois succéder à André Malraux ! Entre eux un politique habile, qui crut durer à force de bonhomie, mais qui perdit tout. Cela étant, ne souhaitant pas paraître désobligeant, je ne vais pas personnaliser davantage mon propos, , mais, nourri de vingt ans de responsabilités – dont la diversité compense la modestie – dans la mise en œuvre des politiques culturelles publiques, je souhaite apporter une contribution à un débat que vous n’avez pas décidé d’engager. Dans cette frénésie de changement qui, depuis 2007, anime sinon la France, du moins celui qu’une majorité de Français ont élu président de la République, le ministère de la culture n’a impulsé aucune idée neuve, n’a procédé à aucun bilan ni proposé quelque évolution, et s’est contenté de subir la diminution de ses moyens d’intervention. Ce n’est évidemment pas la lettre de mission présidentielle de 2007, dont la médiocrité ne méritait même pas le flot d’indignation qu’elle a suscité, qui pouvait impulser le nécessaire renouveau de l’action culturelle de l’État, qui, cinquante ans après la création du ministère de la culture, est en panne. Je me prends même à rêver d’une autre lettre de mission et, bien que je n’ai aucun titre à le faire, je vous avoue que c’est ce dessein qui m’incite aujourd’hui à vous écrire. Quelle mission, madame la ministre, monsieur le ministre, pourrait aujourd’hui vous confier un président bien inspiré et mieux conseillé, pour vous inciter à refonder la politique culturelle de l’État ? Il vous faut d’abord prendre conscience qu’aujourd’hui, même si vous disposez toujours d’un budget conséquent et d’un pouvoir réglementaire, votre ministère est devenu un acteur secondaire et les clefs de l’action culturelle publique sont dans d’autres mains : celles des établissements publics qui sont en principe placés sous votre tutelle et celles des collectivités territoriales, en particulier les villes et les régions. Les établissements ont conquis une indépendance, qui en fait, dans bien des circonstances, des acteurs plus importants que votre administration. Qui peut aujourd’hui douter qu’il vaut mieux être président du Louvre ou de la Bibliothèque nationale de France que directeur des musées de France ou directeur du livre et de la lecture ; envers et contre tous le précédent président de la BNF, sous le prétexte légitime de lutter contre l’hégémonie culturelle anglo-saxonne, a imposé la dispendieuse – et laborieuse – mise en place de la bibliothèque numérique européenne, au seul profit de son établissement, en ignorant les autres grandes bibliothèques françaises, et, quand il s’est agi pour le Musée des Beaux-Arts de Lyon d’acquérir La fuite en Égypte de Poussin, l’appui du Louvre et de son président Henri Loyrette a été plus déterminant que celui du directeur de cabinet de Renaud Donnedieu de Vabres ! En outre la part que ces grands établissements représentent désormais dans le budget du ministère de la culture – huit institutions parisiennes absorbent près de 20% du budget voté – obère les capacités d’action de celui-ci.

Contraint et amoindri de l’intérieur, le ministère de la culture n’est plus un acteur majeur des politiques culturelles publiques, dans la conduite desquelles les collectivités territoriales jouent désormais un rôle prépondérant. En témoigne, mais ce n’est pas le seul indicateur, la part que ces dernières prennent dans le financement public de la culture dans notre pays, près des 2/3 contre un peu plus d’1/3 pour l’État.

La crise de l’action culturelle de l’État est largement due à cette évolution, dont ni la plupart des acteurs culturels, ni les médias – essentiellement parisiens et aveuglés par leur suspicion à l’égard du pouvoir culturel des élus locaux – n’ont vraiment pris la mesure ; aucune conclusion stratégique, n’a été tirée de ce qui, paradoxalement, est sans soute le plus grand succès de l’action menée depuis 1959. Face à cette situation l’État n’a pris aucune initiative, sauf à y voir cyniquement un effet d’aubaine pour ici ou là réduire sa participation aux actions menées sur le territoire et surtout s’abstenir de s’engager dans le soutien à des initiatives nouvelles, se repliant dans les régions sur le pré carré de ses réseaux historiques, qui ont été un des éléments essentiels du développement culturel, mais qui, malgré la qualité de la plupart des responsables de ces réseaux, ne peuvent pas assurer seuls le renouveau des pratiques artistiques et des modes de présence de l’art dans la cité.

Pourtant l’aménagement culturel du territoire reste inachevé ; de fortes inégalités territoriales subsistent et, à l’intérieur même des grandes agglomérations, la dynamique des années 80-90 est retombée, alors même qu’il faudrait y conduire, dans un partenariat original et ciblé, un effort spécifique. Certes on pourrait attendre des intercommunalités plus d’audace dans la mise en œuvre d’une politique culturelle cohérente et concertée ; cela a été largement engagée par les villes moyennes au sein des communautés d’agglomération, mais, pour des raisons complexes, qui tiennent autant à leur mode de gouvernance qu’aux égoïsmes communaux, la prise de compétence culturelle des communautés urbaines patine. L’État, sous prétexte de décentralisation, s’en désintéresse ou se contente de stigmatiser cette frilosité ; en d’autres temps, avec les chartes culturelles et les conventions de développement culturel, le ministère de la culture et ses DRAC ont su nouer un partenariat décisif avec les collectivités territoriales. Dans le respect du principe de libre administration de celles-ci, on pourrait envisager que les DRAC soient invitées à accompagner la prise de compétence culturelle des communautés urbaines, à la fois par leur expertise et par un soutien financier incitatif et temporaire aux démarches innovantes ? L’immobilisme actuel du ministère de la culture sur ce champ compromet à terme un développement culturel équilibré des grandes métropoles ; au lieu de les renforcer, il contribue par sa passivité à les affaiblir, dans un contexte international qui exacerbe les compétitions territoriales. Il s’exonère ainsi de sa mission première de réduction des inégalités d’accès à l’offre culturelle. Une initiative audacieuse dans ce domaine serait une belle façon de célébrer l’année Malraux.

Au lieu de cela on pratique la godille budgétaire ; bien sûr il y a toujours eu et sous tous les gouvernements des hauts et des bas, des réductions ou des annulations de crédits, comme si Bercy n’avait de cesse de se venger de cette extravagante année 1982, où le budget de la culture fut doublé. Tout récemment on a presque chanté le Te Deum rue de Valois, quand le président, soucieux de relance, a attribué cent millions d’euros pour le patrimoine; tout esprit tant soit peu informé sait pourtant que cela servira d’abord à solder les dettes de vos DRAC à l’égard des entreprises et des collectivités territoriales, à financer les chantiers de Versailles – on y revient – et à engager enfin des travaux en panne, comme le grand chantier du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée de Marseille, décidé… par Lionel Jospin et Catherine Tasca – il était temps, surtout que 2013 approche et que nous souhaitons tous, maintenant que le choix est fait, que la France soit présente à ce grand rendez-vous européen, comme elle a su l’être avec Lille en 2004! Au quotidien vous laissez le soin à vos DRAC d’annoncer les baisses de subvention, tout en en amusant la galerie par des Entretiens de Valois, dont la confidentialité laisse perplexe ; il fallait convoquer des États-Généraux – mais on comprend que, connaissant bien Versailles, vous ayez hésité – vous avez réuni un conclave de spécialistes. Car, madame la ministre, monsieur le ministre, face à votre banqueroute, c’est bien une sorte de révolution qu’il faudrait engager ; il ne suffit pas, comme cela a été engagé sans grand succès, de vous défaire de quelques châteaux, ni même, comme monsieur Aillagon l’a suggéré, d’y ajouter quelques cathédrales, mais, puisque vous ne pouvez plus faire grand-chose, il faut passer la main. Mais cette fois le faire dans la clarté, pas de cette façon mi-cynique mi-honteuse, qui est la vôtre depuis quelques années, au terme d’un vrai débat et honnêtement. Bien sûr, ce ne sera pas aisé ; les collectivités territoriales – toutes tendances confondues – les artistes, les institutions culturelles, les associations n’ont plus confiance en l’État ; et c’est bien là un paradoxe : le ministère de la culture dispose encore de fonctionnaires compétents et passionnés – qui sont les premiers à pâtir de la situation – et de moyens importants, mais on n’a plus confiance en vous. Je crains d’ailleurs que ce clair-obscur, dans lequel vous maintenez le paysage culturel, ne serve de prétexte ici ou là, voire de modèle, pour décomplexer telle ou telle collectivité territoriale désireuse de lever le pied ou de « faire une pause », puisque l’exemple vient de si haut. Depuis tant d’années, il y a une telle solidarité entre votre ministère et les territoires que toute défaillance de l’État risque d’avoir des effets désastreux sur toute la chaîne ; rien n’est pire que l’indécision ou la persistance d’un simulacre de pouvoir ; ce peut être, aux autres échelons, le prétexte à toutes les reculades.

D’autant que vous n’avez pas à rougir des batailles menées depuis 1959 et de l’œuvre accomplie, n’en déplaise aux chantres de l’échec des politiques culturelles publiques, nombreux parmi les beaux esprits de droite, mais parfois actifs dans certains cercles de l’intelligentsia de gauche. On peut encore construire sur les fondements existants ; on ne le pourra plus demain, si vous laissez l’édifice connaître la ruine.

Par quoi commencer ou comment actualiser aujourd’hui ce qui a été engagé par Malraux et poursuivi par la plupart de ses successeurs ? Il faut d’abord mettre un terme à la folle dérive parisienne des investissements culturels de l’État, dans laquelle depuis plus d’un quart de siècle, votre ministère épuise ses budgets. Le provincial que je suis ne conteste pas la nécessité de doter Paris, capitale de la France, une des grandes villes du monde, des institutions culturelles nécessaires ; il fallait conforter et rénover l’existant – faire Orsay, le Grand Louvre, la Bibliothèque François-Mitterrand, l’Opéra Bastille – créer, quand elles font défaut, de nouvelles institutions, comme le Centre Georges-Pompidou ou le Musée du Quai Branly ; je ne me prononce pas sur la pertinence de tel ou tel choix architectural ou des programmes muséographiques. Mais de grâce arrêtons ! Vous savez mieux que quiconque le poids que représentent désormais le fonctionnement de ces équipements dans votre budget, alors pourquoi continuer ?

Le temps est venu d’un moratoire des nouvelles interventions de l’État dans le champ culturel à Paris, destiné à mettre un terme à la succession de projets, dus au fait que chaque nouveau ministre, désireux sans doute de marquer son passage rue de Valois, se croit obligé – et y est encouragé par des lobbies efficaces- de mettre en œuvre un nouveau chantier. La Ville de Paris montre d’ailleurs, en créant le 104, sur le modèle lyonnais des Subsistances, ou en faisant de la Gaîté lyrique un pôle d’expression pour les arts numériques, qu’elle est aujourd’hui en capacité de prendre elle-même les initiatives nécessaires à son développement culturel et à l’affirmation de sa vitalité artistique. On pourrait même envisager le transfert de certaines institutions de la tutelle de l’État à la Ville ; qu’est-ce qui justifie par exemple aujourd’hui que la BPI soit gérée par le ministère de la culture, alors qu’elle a été créée pour pallier les carences de la politique municipale de droite en matière de lecture publique ? Comme l’avait jadis fixé une loi qui n’a pas été appliquée, il convient de fixer un objectif de rééquilibrage des dépenses culturelles de l’État au profit des régions, y compris la région Ile-de-France, dont les communes sont les premières à souffrir de cette situation.

Il faut également faire d’autres choix. L’exemple de l’art moderne et contemporain est particulièrement éclairant. La création du Centre Georges-Pompidou devait permettre de présenter les collections du Musée national d’art moderne et lui adjoindre, outre la BPI et l’Ircam, des espaces qui faisaient défaut pour l’art contemporain. Par la suite on ouvrit le Jeu de paume, puis le Palais de Tokyo ; on parla un temps de l’île Seguin, si proche de Paris ; aujourd’hui le Centre Georges-Pompidou va occuper de nouveaux espaces au Palais de Tokyo. La Biennale de Paris s’était éteinte ; votre ministère l’avait en 1991 installée à Lyon et plusieurs ministres – la dernière en date étant Catherine Tasca – avaient clairement signifié qu’elle devenait ainsi la Biennale française d’art contemporain ; pourquoi, cédant à quelques lobbyistes, avoir créé une triennale à Paris, entièrement financée par votre ministère, tout en chipotant les subventions affectées à la Biennale de Lyon, sans compter l’organisation annuelle d’une grande rétrospective d’un artiste contemporain, toujours au Grand Palais, financée de la même façon ? La constance politique et la confirmation de la rupture avec le centralisme plaidaient – plaident toujours – pour un renforcement de la Biennale de Lyon, pour lui donner sa pleine dimension nationale et européenne, au cœur d’une région qui, avec les collections d’art contemporain de Grenoble, de Lyon, de Saint-Étienne et de Villeurbanne, et quelques autres institutions, dont cinq écoles supérieures d’art, est toute désignée pour jouer dans ce domaine un rôle majeur.

Le désengagement parisien de l’État lui permettrait, n’ayant plus la charge d’assurer le développement d’institutions transférées et ayant cessé d’en créer de nouvelles, de mettre progressivement à niveau son intervention auprès de quelques grandes institutions artistiques et patrimoniales des grandes villes de France, préalable indispensable à un transfert de compétences et de moyens qui ferait ce que la loi de décentralisation de 2004 n’a pas fait ou si mal engagé. Une telle démarche ne sera certes pas aisée à conduire ; elle se heurte d’emblée à la crise de confiance qui marque les relations entre l’État et les collectivités territoriales. La vigilance du comité des finances locales ne suffira pas ; la Cour des comptes pourrait devenir le garant de la procédure et de son respect par les partenaires concernés.

Il faudra aussi surmonter les réserves et même l’hostilité de certains milieux culturels, en particulier dans le domaine du spectacle vivant, à l’égard de tout transfert de compétence ; de fait la décentralisation théâtrale est née de la volonté de l’État, face à l’inexistence ou à la médiocrité des politiques locales et au contrôle plus ou moins avisé qu’elles pouvaient exercer sur les scènes. Mais c’était il y plus de cinquante ans ; aujourd’hui, à l’exception de quelques grandes institutions de la décentralisation, la majorité des financements des établissements du réseau mis en place dans l’ensemble des domaines artistiques provient des collectivités territoriales et ceux-ci ont conquis leur indépendance. Il me semble que les réticences à toute évolution de la part de certains « barons » de la décentralisation et des Vestales du culte de l’État, pourtant enclins à solliciter les pouvoirs locaux pour pallier ses défaillances, tiennent à une conception erronée du service public, auquel ils sont à juste titre attachés ; pour eux le service public est fondé sur l’intervention étatique ; ce point de vue est très daté et les collectivités locales sont toutes désignées aujourd’hui – comme elles le font dans bien des domaines majeurs de l’action culturelle – à prendre demain pleinement en responsabilité le service public du théâtre ou de la danse. L’État, comme il le fait dans les différents secteurs du patrimoine par le biais du contrôle scientifique et technique, fondé législativement et règlementairement, pourrait se doter des moyens d’une sorte de compétence déontologique et mettre en place une instance d’appel contre toute tentative de contrôle idéologique local ; ce pourrait être une des missions du Conseil de la création artistique, dont le Président de la République a annoncé la création, à condition bien sûr qu’il renonce à l’idée saugrenue de le présider lui-même, dût sa frénésie de tout faire lui-même en pâtir. Au demeurant le contrôle social qu’exerce l’opinion publique me semble désormais un antidote assez efficace à l’encontre de toute dérive locale.

Ces considérations ne sauraient en tout cas amener à renoncer à la mise en œuvre d’une décentralisation culturelle, qui, dans bien des cas, tirera simplement les conséquences des évolutions intervenues ces dernières décennies. Autour de quels principes pourrait s’organiser une telle démarche ?

Le premier d’entre eux serait d’accepter un niveau de prise en charge variable selon les domaines. Ainsi pour le patrimoine, à l’égard duquel, comme je viens de le rappeler, l’État dispose des moyens de contrôle nécessaire, l’échelon régional, déjà reconnu en 2004 pour le transfert de l’Inventaire général, s’avèrerait sans doute efficace ; ainsi la Région recevrait-elle compétence pour participer avec leurs propriétaires à l’entretien et à la restauration des monuments historiques inscrits, dont elle aurait la responsabilité d’établir et d’actualiser la liste, l’État gardant, au moins un temps, ses responsabilités actuelles vis-à-vis des monuments classés, considérés d’intérêt national. Certes ici ou là des départements ont fait preuve d’une action remarquable pour leur patrimoine ; il convient donc de considérer que régions et départements pourraient contractualiser autour de cette compétence ; la loi ne doit pas enfermer dans un cadre étroit, mais permettre que soient prises en compte les réalités des politiques territoriales, au cas par cas, sous la seule réserve de la lisibilité pour le citoyen de la mise en œuvre de l’action publique. On pourrait de la même façon envisager une répartition des responsabilités à l’égard des musées de France, selon l’importance de leurs collections, leurs ambitions et la nature de leur projet culturel.

Un second principe pourrait être de limiter le nombre de collectivités publiques partenaires d’une institution culturelle, ou à tout le moins de désigner un chef de file, et de simplifier ainsi l’exercice des partenariats et de la tutelle ; une telle réduction à deux – ou trois – collectivités finançant une institution culturelle entraînerait un découplage, qui est, à terme, garant de clarté dans l’usage des ressources publiques et d’efficacité dans la gestion. Pour ce qui est du spectacle vivant et des lieux de diffusion de l’art contemporain, compte tenu de la situation actuelle, il me semble que les Régions seraient aptes à assurer l’essentiel des compétences et des moyens du ministère de la culture pour être les partenaires des communes sur les territoires desquels sont implantées ces institutions ; mais là encore on peut imaginer que la loi fixe des principes, mais laisse une certaine souplesse d’organisation, l’essentiel étant d’identifier, dans la relation avec la structure culturelle, théâtre, orchestre, centre d’art, compagnie, festival, un ou deux partenaires publics, proches et directement concernés par l’exercice de ses missions et bien entendu de leur transférer les crédits correspondants.

Comme on le voit par ces exemples, la Région apparaît comme le nouvel échelon pertinent d’impulsion et de gestion des politiques culturelles publiques, apte à se substituer à l’État dans un certain nombre de domaines ; une méthode de travail fondée sur l’expérimentation devrait permettre de confirmer cette hypothèse. Elle n’a sans doute pas vocation, sauf cas particulier, à gérer directement des institutions culturelles, mais ses compétences actuelles en font la collectivité territoriale apte à soutenir et à harmoniser le développement culturel de son territoire, à soutenir et à explorer de nouvelles voies pour la formation et l’emploi culturel – domaine dans lequel la gestion calamiteuse de la question des intermittents a révélé l’incapacité de l’État – et à poursuivre et à adapter, aux côtés des communes et des intercommunalités, l’action entreprise depuis les années 1950 par l’État dans le champ culturel. Aurez-vous, madame la ministre, monsieur le ministre, l’audace – toute relative – de passer la main aux Régions, nonobstant le fait qu’elles sont pour l’instant très majoritairement gouvernées par la gauche ? Ce ne sera sans doute pas toujours le cas et ce serait une attitude bien politicienne que de déterminer une initiative politique selon un tel critère !

Ainsi Régions et intercommunalités, qui sont les deux instances territoriales dotées d’une véritable compétence stratégique, sont-elles, à mes yeux, les collectivités publiques garantes pour demain de la poursuite de l’œuvre entreprise dès les lendemains de la seconde guerre mondiale et à laquelle André Malraux et ses successeurs ont donné un cadre institutionnel et les moyens nécessaires. Elles sont aussi à même d’inscrire pour partie l’action culturelle dans un cadre international, alors que l’État – mais cette fois il s’agit du ministère des affaires étrangères – témoigne désormais dans ce domaine d’une grave carence et d’une rare désinvolture. La gestion misérabiliste par l’État de la politique culturelle internationale de la France, que peine à dissimuler l’activisme clientéliste et sans grand moyens de Cultures-France est sans doute aussi grave que les carences actuelles de la rue de Valois. Voilà pourtant un domaine où, dans un partenariat auxquels les Régions et les grandes villes sont prêtes, son action demeure indispensable, pas seulement par l’organisation de saisons ou du d’échanges croisés, qui ne sont souvent qu’un cache-misère, mais par une politique ambitieuse construite dans la durée. L’action internationale de la France ne saurait se réduire aux transports présidentiels et aux contrats d’armement ; bien d’autres avant moi ont souligné tout ce que la culture peut lui apporter, tout simplement des valeurs et un sens, notre participation sans arrogance au dialogue des cultures ; voilà une belle occasion de répondre aux contempteurs de la culture française, en les mettant en face de leur ignorance de la vitalité et de la diversité de la scène artistique française. Aider à traduire nos écrivains et nos philosophes, trop souvent ignorés par la paresse intellectuelle et le nombrilisme anglo-saxon, soutenir le marché de l’art français, faire circuler dix fois plus les compagnies de danse et de théâtre et nos orchestres, voilà une mission de l’État. Pourquoi la politique offensive et concertée avec les professionnels qui existe depuis tant d’années en faveur du cinéma ne pourrait pas s’appliquer aux autres domaines de la création, à condition de passer par les opérateurs eux-mêmes et de ne pas s’en remettre aux quelques chargés de mission de Cultures-France.

Redéfinir en effet les missions culturelles de l’État ne signifie pas l’exonérer de toute initiative dans ce domaine et encore moins prôner la suppression du ministère de la culture, pour se limiter à quelques grands programmes d’action. Je ne résiste pas au passage de dire que je trouve ahurissant et pour tout dire inconvenant que l’ancien ministre Aillagon, qui envisage allégrement la suppression du ministère au profit de quelques grandes actions nationales, cite parmi celles-là l’éducation artistique, alors qu’il est précisément responsable, à son arrivée rue de Valois en 2002, du démantèlement du plan d’éducation artistique mis en œuvre par Jack Lang et Catherine Tasca. Voilà précisément un domaine, où une action volontariste et permanente de l’administration centrale et des DRAC, disposant de moyens conséquents, est indispensable pour faire bouger le mammouth de l’Éducation nationale, au sein duquel d’ailleurs d’innombrables enseignants sont motivés pour mener une telle action, dont toutes les études menées montrent qu’elle est en outre un facteur positif de lutte contre l’échec scolaire.

L’action du ministère de la culture, menée conjointement avec les collectivités territoriales demeure également indispensable pour assurer l’équité territoriale ; la solidarité nationale est encore plus nécessaire dans le contexte d’une large décentralisation.

On peut donc être d’accord avec Jean-Jacques Aillagon pour que l’action de l’État se recentre sur quelques grands axes d’intervention, susceptibles d’évoluer dans le temps, mais, à la différence de ce qu’il préconise, cela suppose une administration centrale et régionale de la culture forte, en capacité de s’imposer au sein de l’appareil d’État et de dialoguer avec les pouvoirs locaux autour de priorités définies dans un esprit partenarial pour les mettre en œuvre dans les territoires concernés et auprès de leurs populations, appréhendées dans leur diversité.

Le rôle de l’État demeure tout aussi indispensable dans l’exercice de la fonction législative et réglementaire, pour définir les principes et les modalités relatives aux conséquences dans le champ culturel du développement des technologies modernes de communication, qui représentent une opportunité historique de démocratisation. A condition toutefois qu’il ne se contente pas seulement d’une approche répressive, mais sache mettre en place des dispositifs qui, tout en préservant les droits des artistes, témoignent d’un véritable encouragement aux nouvelles possibilités de diffusion qu’offre notamment l’internet. Il eût été opportun qu’en 2008 la présidence française de l’Union européenne fasse avancer dans ce domaine, comme plus généralement pour l’ensemble des industries culturelles, la mise en place, qui n’a que trop tardé, d’une politique commune, qui est d’ores et déjà un enjeu essentiel. Au lieu de cela l’énergie ministérielle a été mise au service d’une réforme de l’audiovisuel public qui, hormis la réduction de la publicité, constitue une régression qui distingue malencontreusement la France de la plupart de ses partenaires de l’Europe. Il y a mieux à faire dans le domaine des industries culturelles, où les collectivités territoriales, notamment les régions, au regard de leurs compétences économiques, pourraient au demeurant être des partenaires efficaces de l’État, comme elles ont commencé à le montrer pour le cinéma et l’audiovisuel.

Telles sont, madame la ministre, monsieur le ministre, les réflexions par lesquelles j’ai souhaité contribuer à la célébration du cinquantenaire de votre ministère ; entre ceux qui, publiquement ou mezzo voce, souhaitent que cet anniversaire soit marqué par sa disparition et ceux qui considèrent que rien ne doit changer, il y a une voie pour la réforme. D’autres chemins sont possibles et toutes les contributions sont bienvenues, mais rien ne serait pire que la persistance du doute et l’aggravation du discrédit. La langueur actuelle du ministère de la culture menace le corps tout entier ; quand la tête est atteinte, le mal gagne vite tout l’organisme. C’est la construction cinquantenaire d’une politique publique de la culture qui est aujourd’hui menacée. Madame la ministre, monsieur le ministre, il vaut mieux une retraite ordonnée qu’une défaite assurée ! Soyez un ou une ministre dont en 2059 on pourra célébrer la perspicacité et l’audace, en quelque sorte le Malraux de 2009 !

20 janvier 2009.