J’ai assisté aux débuts de Jean-Luc Lagarce dans une position un peu particulière, puisque j’étais alors directeur régional des affaires culturelles, au début du grand élan des années Lang. Les comités d’experts mis en place par Robert Abirached, directeur du théâtre, étaient à l’affût des « jeunes compagnies », dans l’intention de donner un nouvel élan, moins institutionnel, à la décentralisation dramatique. Ce fut donc un bonheur de pouvoir aussi contribuer à aider la jeunesse et l’audace, d’accompagner une aventure qui correspondait à ce que j’attendais du théâtre. Bien sûr je me tenais sur la réserve ; il y avait les comités d’experts et les chargés de mission (les futurs conseillers) ; Abirached qui se méfiait de l’administration en place, avait soigneusement bordé le pouvoir des préfets et des directeurs régionaux, je m’en tenais donc à mon rôle. Ce fut pourtant à propos de Jean-luc Lagarce que je connus ma première « crise » avec le comité d’experts ; il me fallut en effet prendre parti contre l’inspecteur qui était censé représenter la direction centrale et qui était lui-même un auteur qui faisait les beaux ( ?) soirs du théâtre parisien et contre quelques experts, qui considéraient que le travail de Lagarce était abscons et prétentieux ; j’obtins gain de cause. Ce fut le premier risque que je pris pour Jean-Luc Lagarce. J’en pris un autre – sans gravité – en décidant contre toute déontologie d’écrire sous un pseudonyme une critique dans une revue culturelle financée par le Conseil régional. J’avais en effet été bouleversé par l’adaptation que Lagarce avait proposée des Egarements du cœur et de l’esprit de Crébillon fils à l’Espace Planoise, un de ses lieux nouveaux qui, un peu partout en France, comme le Théâtre Garonne, que je connus peu après à Toulouse, ont contribué à changer la vie des artistes et de spectateurs dans les régions. J’écrivis donc mon papier avec une jouissance secrète. Il parut, je fus heureux, comme si j’avais obtenu le prix Goncourt ! Non seulement Lagarce avait réalisé une adaptation d’un roman qui était un modèle du genre, par sa fidélité à une langue, à une situation, à une époque, en trouvant une équivalence parfaite entre l’écriture et les temps respectifs du récit et du théâtre, mais par sa mise en scène et sa direction d’acteurs il avait su donner à cette prose aiguë, mais parfois un peu abstraite, du 18ème siècle une densité et une sensualité que l’on retrouve rarement au théâtre. Il faut dire qu’il était merveilleusement servi par ses deux interprètes, Mireille Herbstmeyer et François Berreur, qui donnaient leur cœur et leur corps à ces personnages auxquels Lagarce n’avait pas donné de noms. Ensemble et chacun, ils étaient pour le spectateur une promesse. Demain peut-être une autre femme, un autre jeune homme incarneront à nouveau Lui et Elle, Meilcour et Madame de Lursay ; pour moi la rencontre a déjà eu lieu, je n’ai rien oublié. Le temps a passé ; Jean-Luc nous a donné d’autres bonheurs, d’autres émotions ; il est devenu un des grands de sa génération, puis il nous a quittés ; la dernière mise en scène de lui que j’ai vue, c’était à Oullins, au Théâtre de la Renaissance, Le Malade imaginaire, comme l’opéra noir et baroque de la mort.